mercredi 3 juin 2015

Oeil de photographe

On parle de doigts de pianiste, de précision d'horloger, de souplesse d'acrobate, mais qu'en est-il des photographes ? Ont-ils développé des facultés inhérentes à leur métier ? Seraient-ils doués d'on ne sait quel pouvoir surnaturel ? A l'heure où tout un chacun fait quotidiennement des dizaines de photos, pourquoi reconnaît-on et différencie-t-on assez rapidement une photo captée par un photographe de celle faite par monsieur tout le monde ? Il est possible de répondre à cette question.

Une réponse simple, et donc peu satisfaisante, est de dire que dans tous les métiers manuels ou artistiques, l'expérience est primordiale. Or, qui dit expérience, dit long temps d'apprentissage, peu compressible, durant lequel l'expertise s'acquiert plus par un phénomène osmotique que par une simple recette de cuisine. C'est pourquoi connaître tous les signes de l'alphabet ne fait pas de vous un poète, et acheter les meilleurs pinceaux et la peinture la plus réputée ne vous transforme pas en Picasso. De la même manière, en photographie, la connaissance de la technique seule, même accompagnée du meilleur appareil ne donne aucune garantie d'un résultat de qualité

Un photographe connu expliquait lors d'une conférence: "J'ai un appareil relativement peu sophistiqué et qui me convient parfaitement. Mais lorsque je rencontre des clients potentiels, j'ai toujours avec moi le dernier des réflex à la mode; sinon, je ne suis pas crédible". D'ailleurs, si vous avez, parmi vos amis, un bon photographe, prêtez-lui pour quelques minutes votre smartphone ou votre compact à 100 euros. Vous serez stupéfait par les résultats qu'il obtiendra. Ce genre d'expérience à la particularité de remettre les pendules à l'heure. Oui, photographe, c'est un métier.

Etant, entre autres, informaticien et photographe amateur, je suis certainement tombé sur les activités parmi les plus galvaudées. La plupart des personnes que je rencontre disent qu'elles "font de l'informatique". Il faut comprendre qu'elles "utilisent l'informatique". Oui, mais la limite devient floue, car beaucoup bricolent, essaient, suivent quelques tutoriels ou autres formations magiques sur le sujet, obtiennent même parfois des résultats, sans toutefois avoir la connaissance de ce qu'ils font, dans le sens de l'"avoir étudié", comme on apprend un métier. J'ai même autour de moi plusieurs personne qui, non seulement se disent informaticiennes, mais qui souvent travaillent dans le domaine de l'informatique. Or, une écrasante majorité d'entre elles n'a jamais étudié l'informatique.

Il en va de même pour la photo, avec l'avènement des téléphones portables multifonctions qui y a grandement contribué. Tout un chacun est capable de faire des photos. Mais, est-il photographe pour autant ? Attention, je ne conteste pas à toutes ces personnes le droit de faire des photos, de l'informatique, de la musique, de la réflexologie, de la cuisine moléculaire, de la numérologie quantique ou autre activité à la mode. Bien sûr, actuellement toutes les disciplines sont ouvertes au plus grand nombre et c'est très bien.

Je dis seulement que parfois j'aurais eu envie d'être chirurgien. Je n'ai jamais entendu quelqu'un, dans la rue, dire "je fais de la chirurgie"; en n'ayant pas suivi d'études de médecine, bien sûr. Les métiers peuvent donc se classer en deux catégories. Ceux qui sont exercés uniquement par les professionnels: pilote de ligne, dentiste, ténor, microbiologistes, etc. Et ceux correspondant à des activités que tous peuvent pratiquer: informatique, photo, peinture, sport, etc. Il n'y a pourtant pas autant de différence qu'on pense dans la hiérarchie des valeurs des divers métiers. Un excellent cuisinier a peut-être autant appris qu'un cardiologue ou qu'un danseur.

Mais nous nous égarons. Quel est le point commun à tous les photographes ? C'est simplement la manière de voir, au sens général donc; pas uniquement la manière de regarder. Par extension, un photographe ne voit pas le monde (d'un point de vue optique s'entend) comme les autres personnes. Au début, c'est curieux, et amusant même, de se surprendre à ne pas voir comme les autres. Le regard est sans cesse en train de scruter, viser, cadrer, filtrer. On regarde une voiture et on voit des courbes de Bézier, on observe une fleur et on raisonne en profondeur de champ, on marche dans un couloir et on imagine les points de fuite.

Ensuite, ce mode de vision s'installe et on n'y prête plus attention. C'est seulement une couche en plus, une sorte de calque supplémentaire qui n'entrave pas la vie courante. A la longue cela peut tout de même, chez certains, devenir gênant lorsque ce filtre ne peut plus être occulté et qu'il empiète sur ce que l'œil voit, c'est-à-dire la réalité, sans analyse technique ou colorimétrique. Seulement des impressions habituelles; simplement la vue.

Heureusement, il est possible, avec un peu d'entraînement, de permuter volontairement entre deux modes de vision: l'œil du photographe et l'œil "normal". Parfois un mode tente de s'immiscer dans l'autre et la sensation est alors déroutante. La sagesse voudrait que l'on considère cette nouvelle vision non pas comme une contrainte ou un désagrément, mais comme un exercice mental qui contribue à maintenir le cerveau en bonne forme.

J'ose à peine y penser, mais on pourrait imaginer une personne ayant une vision en mode Photoshop. Elle aurait, en temps réel, la possibilité d'effectuer la plupart des traitements qu'offre ce logiciel, sur les images captées par ses yeux. Cela impliquerait la vision en noir et blanc, le détourage des objets, le réglage du flou et bien d'autres paramètres. Il se pourrait d'ailleurs qu'un tel individu existe déjà quelque part; une sorte de savant autiste orienté images.

Tous les photographes sont à différents degrés doués de cette faculté.

Afin d'illustrer ces propos, voyons ce que nous propose cette photo en noir et orange. Le samedi 2 mai 2015 à 10h38 j'étais assis à la terrasse d'un café, à Carouge, dans la périphérie de Genève. Je parlais avec des amis lorsqu'une dame pose un cabas sur la table d'à côté. De manière inconsciente, mon œil a capté quelque chose. Je ne savais pas encore quoi, mais ce quelque chose a interrompu ma conversation. J'ai regardé plus précisément et j'ai compris. Un sujet de photo avait surgi. J'ai déclenché, pas forcément dans les meilleures conditions.

Quelque années auparavant j'aurais simplement ignoré ce cabas posé sur le côté et dont on voit le dessous, servant de fond à une tasse de café. Totalement inintéressant, aurais-je pensé. Mais là, j'ai cliqué; puis, légèrement recadré la photo, les couleurs étaient déjà bonnes.


Si on analyse cette photo, on peut y voir un simple rabat orange et une tasse de café sur fond noir. Moi, je lui trouve un peu plus d'intérêt. Je vois le profil d'une montagne noire, au moment du coucher de soleil. Le rabat noir peut également faire penser au masque de Batman. Sur la gauche, le pli vertical, qui n'est autre qu'une arrête du fond du sac, donne du relief à une sorte de diamant en forme de losange. La tasse de café vient probablement de se faire remplir par le haut; justement par ce triangle orange qui pourrait être un filtre à café Melita. Seule une fraction de la tasse est montrée, ce qui suffit à la définir. Je vois dans cette photo trois caractéristiques qui me tiennent à cœur: un contraste de couleurs, un aspect géométrique et des formes rappelant des symboles conventionnels. De quoi faire fonctionner l'imagination.






















L'essentiel est de voir, mais de bien voir. Et surtout d'être curieux.



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